Sāṃkhya Kārikā, retour sur le cercle de parole

La conscience, on ne peut pas vraiment la comprendre

Samedi 25 avril confortablement installés dans le jardin de Geneviève à Assas le cercle de parole portait sur le Sāṃkhya Kārikā.

Un rappel général de ce texte a été le support de nos discussions:

Le Samkhya : cadre général

  • Nom correct : Sāṃkhya Kārikā (et non “Samekhya / Samkya / Samkakarika”)
  • Basé sur une tradition attribuée à Kapila
  • Date approximative :
    • Sāṃkhya ancien : ~ -700 ce texte a été perdu.
    • Kārikā : ~ IIIe–IVe siècle

Texte fondamental de la philosophie indienne classique, il fait partie des 6 darśana (points de vue orthodoxes).

Le Samkhya est souvent vécu comme une cartographie du réel.

Dans le groupe, il a été spontanément décrit comme “un inventaire de comment le monde fonctionne”

Contrairement à d’autres textes du yoga qui parlent de l’être humain, ici on cherche à comprendre :

  • d’où vient le monde
  • comment il se déploie
  • et quelle est notre place dedans

On retrouve dans ce texte des notions connues du Yoga Sutra: Purusha et Prakriti. Une attention est apportée sur le fait qu’il s’agit d’un texte de la famille des smirti (mémoire), parallèlement aux textes sruti (révélé). Sa logique est plutôt anthropomorphique.

Milky way galaxy with stars and space dust in the universe

Point de départ: Purusha.

On peut le comprendre comme :

  • la conscience pure
  • ce qui observe
  • ce qui est présent sans agir

Mais dans le groupe, une difficulté apparaît immédiatement : “la conscience, on ne peut pas vraiment la comprendre”, il est alors nommé:

  • “ce qui voit”
  • “ce qui veille”

On comprend aussi que :

  • Purusha ne change pas
  • il ne fait rien
  • il est juste là, témoin

Et une question importante surgit :

Est-il vraiment “masculin” ?

Le groupe tend à dire non : Purusha est plutôt neutre, sans forme, sans genre.

Face à Purusha, en équivalence de nature : Prakriti. Tout ce qui bouge, vit et change

  • la nature
  • le corps
  • les pensées
  • les émotions
  • tout ce qui est en mouvement

Prakriti est une énergie féminine dans la Tradition. Une image forte apparaît dans le groupe : “Prakṛti accouche du monde”

Cela rend la notion très concrète :

  • Prakṛiti crée, transforme, évolue
  • elle est vivante

Leur rencontre : là où tout commence

Le point clé du Samkhya, c’est la relation entre les deux.

Sans Purusha : rien n’est conscient et Prakriti est en latence. C’est sous l’impulsion de Purusha que Prakriti peut déployer tout son potentiel.

Sans Prakṛti : rien n’existe à observer

Le monde naît de leur rencontre

Mais cette idée soulève une gêne chez plusieurs personnes :

Pourquoi deux ? Pourquoi pas un seul principe ?

Le Samkhya est dualiste mais beaucoup ressentent intuitivement une unité

Et spontanément, le groupe fait des liens :

  • avec le Vedānta (non-dualité)
  • avec le Tantra (unité transformée)

Le monde comme un déploiement

Le Samkhya décrit ensuite comment le monde apparaît.

À partir de Prakriti, tout se déploie progressivement :

  • intelligence (buddhi)
  • ego (ahaṃkāra)
  • mental (manas)
  • sens
  • éléments

Tout ce que nous vivons fait partie de ce déploiement

Le premier mouvement de la manifestation est Mahat qui veut dire le grand, l’intelligence, la clarté, ce par quoi le monde devient ordonné et intelligible

Dans l’expérience :

  • un moment où “ça devient clair”
  • une prise de recul
  • un moment de grâce.

Puis apparaît Ahaṃkāra :

La naissance du “je”, de la séparation

On passe d’une intelligence globale à une identification “moi”.

Le sujet et l’objet se séparent, le monde devient fragmenté

À partir de là, le monde se déploie

  • mental
  • sens
  • éléments

Toute la diversité du monde apparaît, le texte décrit les 25 éléments. (Ils ne sont pas détaillés lors du cercle de parole).

Une remarque intéressante apparaît : “25… ou 24 + 1 ?”

Parce que Purusha est à part :

  • il ne fait pas vraiment partie du monde
  • il l’observe

Prakriti fonctionne grâce à trois forces, les gunas :

  • Sattva → clarté, calme
  • Rajas → mouvement, agitation
  • Tamas → lourdeur, inertie

Une observation est faite sur l’orientation donnée dans le yoga de privilégier les qualités sattviques (pensées, aliments…) alors que l’équilibre se fait entre les 3 gunas coordonnées et que chacun dispose d’une force qui lui est caractéristique.

Le Samkhya décrit une descente vers la multiplicité.

Et dans l’expérience du yoga, on cherche l’impulsion pour un mouvement de retour

  • du complexe vers le simple
  • du multiple vers le subtil

On pourrait croire qu’il faut :

  • remonter vers Purusha
  • “revenir à l’origine”

Mais dans l’échange du groupe, quelque chose de plus fin apparaît : ce n’est pas vraiment un objectif parce que vouloir atteindre recrée une tension et recrée même Ahamkara (“moi qui veux y arriver”).

Ce que l’on cherche est déjà présent

  • Purusha n’est pas à créer
  • il n’est pas à atteindre
  • il est déjà là, comme présence

On pourrait dire :

  • on ne “revient” pas vraiment
  • on voit que l’on n’est jamais parti

Le groupe questionne :

  • Pourquoi cette dualité ?
  • Où est l’unité ?
  • Est-ce vraiment sans Dieu ?
  • Quelle est la place de l’expérience ?

Interroger le texte c’est continuer à le rendre vivant.

Le groupe montre que le Samkhya Karika devient :

– une grille de lecture de l’expérience,

– chacun s’en empare à sa manière

– les images, les doutes, les ressentis enrichissent la compréhension

Et que c’est fidèle à l’esprit même de la tradition : une philosophie qui se comprend autant par l’expérience que par l’étude.