Le goût du réel

Le réel, c'est ce qui est. La réalité, c'est ce que nous en percevons, filtré par nos sens, notre passé, nos attirances et nos conditionnements. Nous prenons souvent notre réalité pour le réel.

Nous nous sommes réunis autour du thème « le goût du réel » lors du cercle de parole de Yosoli du 16 octobre 2026. Une fois encore, la magie d’une réflexion collective, sans frein ni jugement, a opéré. Les idées des un·es arrivaient dans l’esprit des autres, rebondissaient, changeaient de direction, comme mille bols tibétains qui se répondent. Cette magie va résonner plusieurs jours chez chacun·e des participant·es : elle montre ce qu’il y a d’essentiel dans des relations humaines libres et sans contrainte. Encore une belle expérience au sein de Yosoli ! Ce compte rendu vous livre quelques pistes de cette réflexion partagée.

Le réel, ce n’est pas ce que nous croyons voir. C’est ce qui reste quand nos pensées, nos peurs et nos étiquettes se taisent. On le goûte dans la présence à l’autre, au vivant et à l’instant. C’est le fil qu’a tissé ce cercle de parole.

Partie d’une simple question, « qu’est-ce que le réel ? », la conversation s’est élargie. Elle a abordé l’autisme, l’actualité, le climat, la relation aux inconnus, la méditation et l’intelligence artificielle. Ces détours ne s’éloignaient pas du thème : chacun en éclairait une facette.

La première partie résume l’essentiel et montre comment les idées se sont répondues, enrichies. La seconde reprend chaque concept plus en détail, avec les références évoquées pendant l’échange.

Photo de János Szüdisur Unsplash

L’essentiel

Le réel n’est pas un objet à définir mais une qualité de contact : avec soi, avec l’autre, avec le vivant, avec l’instant. On n’y accède pas par l’information ni par le raisonnement, mais en retirant ce qui fait écran. Le yoga n’est pas une fuite du monde : il donne la paix intérieure depuis laquelle on peut agir avec justesse, à sa portée.

Réel et réalité. Le réel, c’est ce qui est. La réalité, c’est ce que nous en percevons, filtré par nos sens, notre passé, nos attirances et nos conditionnements. Nous prenons souvent notre réalité pour le réel.

Le goût. Le mot a un double sens : la saveur, et l’attirance. Le « goût du réel » serait une réminiscence, le sentiment qu’il existe autre chose que le quotidien et les étiquettes qu’on nous propose. C’est ce goût qui met en quête.

Le réel se dit par négation. On ne sait pas le définir, seulement dire ce qu’il n’est pas. Ce serait ce qui reste quand on a retiré tout le reste : une qualité de présence, une liberté, une joie d’être là.

La présence ne se triche pas. L’accompagnement d’un jeune homme autiste en a donné l’exemple le plus fort. Avec lui, impossible de se réfugier dans le mental : il sent tout de suite quand l’attention s’échappe. Il faut y aller « avec le cœur », plus qu’avec le savoir.

L’autorité du réel. Les médias nous imposent « le réel » comme une vérité, souvent à travers la peur. Faut-il s’en couper pour se protéger, ou rester informé pour agir ? La tension n’a pas été tranchée. Une voie commune s’est pourtant dessinée : faire un pas de côté, observer, et agir là où l’on a prise.

Le vivant. Les confitures, le jardin, les olives et les grenades donnent un goût du réel immédiat. Ces fruits qui mûrissent plus tôt qu’il y a dix ans rendent le changement climatique tangible : « la réalité n’est plus ce qu’elle était ».

Entrer dans la réalité de l’autre. Un « comment allez-vous ? » sincère, un peu d’amour bienveillant envoyé à une secrétaire débordée, deux secondes pour une inconnue inquiète : la relation change, et avec elle ce qui devient possible.

Tout est lié. La vacuité bouddhiste et l’« inter-être » de Thich Nhat Hanh disent que rien n’existe séparément. Le travail sur soi n’est donc pas égocentré : la paix cultivée intérieurement rayonne sur les autres.

Accueillir ce qui est. Les pensées qui se projettent dans l’avenir nourrissent surtout la peur. On ne peut agir que dans l’instant présent.

L’intelligence artificielle. Elle ajoute une couche de « non-réalité ». Mais au fond, elle ressemble à nos pensées : une compilation de l’intelligence humaine.

Le magie de la synergie des échanges

Aucun.e participant.e n’est arrivé avec une réponse. La réflexion s’est construite en chaîne, chaque intervention reprenant la précédente pour la déplacer.

  1. D’une définition à une expérience. La distinction lue sur Internet entre réel et réalité a été reprise aussitôt en termes de yoga : les imprégnations (vasanas) font prendre notre réalité pour le réel. Le récit de la relation avec un jeune autiste a ensuite donné chair à l’idée. Quand deux réalités sont incompatibles, c’est peut-être le réel, vécu dans l’authenticité et la présence, qui permet la rencontre.
  2. De la présence à la question du monde. Si le réel est « ce qui reste », que faire de tout ce qui nous submerge : l’actualité, la peur, les guerres ? La conversation a basculé vers une question très concrète : se couper ou rester informé ? Trois positions se sont exprimées : se protéger en coupant, rester informé sans se laisser emporter, et agir là où l’on a prise.
  3. Du monde au vivant. Les fruits qui mûrissent trop tôt ont rappelé qu’il existe un réel qui ne se discute pas, la chaleur et la sécheresse, distinct du réel raconté par les médias. Le réel vécu se distingue alors du réel projeté : les médias annoncent l’avenir et comparent au passé, alors que l’on ne vit et n’agit que dans le présent.
  4. Du présent à la relation. Agir dans le présent, c’est d’abord agir dans la relation : les exemples de la secrétaire médicale, de la caissière ou de l’inconnue sur un parking se sont répondu. Une découverte partagée en est sortie : l’animosité envers quelqu’un n’est souvent qu’une pensée. Quand on quitte la pensée, le lien redevient possible.
  5. De la relation à l’interdépendance. La vacuité et l’inter-être ont donné un cadre à ces expériences, et ont en partie dénoué la tension dans la notion De la présence à la question du monde évoquée au point 2. Si tout est lié, travailler sur soi n’est pas se retirer du monde : c’est la première façon d’y agir. « Chacun fait sa part. »

Approfondissons ces concepts

Réel, réalité et vasanas

Le réel existe indépendamment de nous. La réalité, elle, est sa traduction par nos sens et notre histoire. Le yoga nomme les traces qui colorent cette traduction : les vasanas, imprégnations laissées par nos expériences, et les vrittis, mouvements du mental. La définition du yoga par Patanjali, l’apaisement des fluctuations du mental (citta vritti nirodha, Yoga Sutra I.2), peut se lire ainsi : laisser se déposer ce qui déforme, pour toucher ce qui est.

La méditation va plus loin. Dans l’enseignement suivi par l’une des participantes, la réalité n’est qu’une projection de nos pensées. La difficulté est de ne pas intellectualiser cette affirmation, mais de l’observer. Une question est restée ouverte : y a-t-il un réel derrière la projection, ou seulement la qualité de présence qui la voit ?

Le goût comme réminiscence

Le « goût » a été pris dans ses deux sens. C’est la saveur, la jouissance de vivre, celle d’une confiture d’abricots ou d’un souvenir d’enfance. C’est aussi l’inclination, ce qui nous attire. Le goût du réel serait le souvenir d’une saveur que l’on n’a pas encore vraiment connue : l’intuition que le quotidien et les étiquettes ne disent pas tout. Ce manque est un moteur : il met en marche, il fait chercher « au-delà de la carte d’identité ». La conversation a aussi évoqué l’émerveillement devant le vivant : « il est miraculeux que la vie soit là et fonctionne ».

Neti neti : se libérer du connu

Le réel ne se définit qu’en creux : « ce n’est pas ceci, ce n’est pas cela », le neti neti des Upanishads. Krishnamurti, dans Se libérer du connu, démonte une à une nos identifications, nos fonctionnements et ceux de la société. Ce qui reste est une grande liberté. Conseil donné par un formateur : « Arrêtez de lire, faites l’expérience ».

La présence : l’exemple de l’autisme

Une participante enseigne depuis plus de six ans le yoga à un jeune homme autiste. Au début, elle ne savait pas comment s’y prendre. La consigne reçue fut simple : « Vas-y avec le cœur. » Elle y est allée sans rien prévoir, avec des livres, des instruments, des bols chantants. La première séance a été difficile, mais elle n’en a pas fait une affaire personnelle : c’était elle qui n’avait pas encore compris sa réalité. Une amitié profonde est née. Sa perception est si fine qu’il sent aussitôt quand l’attention s’échappe : on ne peut ni jouer un rôle, ni se mentir. Elle juge même préférable de ne pas trop en savoir sur l’autisme, pour que la relation passe par le cœur plutôt que par des connaissances plaquées.

Agir ou ne pas agir

Le « réel » est aussi brandi comme une autorité : « c’est la réalité, c’est comme ça ». Les médias l’imposent souvent par la peur, ce que certaines vivent comme une manipulation. Trois attitudes se sont exprimées, sans s’exclure :

  • Se protéger : couper la télévision et les informations, faire « ce qui est nécessaire pour survivre », puis travailler sur soi.
  • Rester relié : ne pas se couper du monde, d’autant que les nouvelles nous parviennent de toute façon, par le voisin ou en faisant ses courses.
  • Agir à sa portée : aider son voisin plutôt que de vouloir sauver le monde, et offrir dans ses cours une « bulle » à des élèves angoissés.

La Bhagavad Gita éclaire cette tension : Arjuna doit agir, car c’est son chemin, mais sans s’attacher aux fruits de l’acte. Et le non-agir est déjà une forme d’action.

Le vivant et le climat

Jardiner, cueillir ses olives à la main ou faire des confitures nous imbrique dans le vivant plus que la pensée ou le factice. Se « reconnecter à la nature », c’est retrouver le goût d’une reliance perdue. Le vivant témoigne aussi du changement : des olives qui tombent déjà en octobre, des grenades mûres un mois plus tôt qu’il y a dix ans, des étés à 40 degrés sans eau. Ce réel-là s’impose sans discours. Il faudra aussi apprendre à vivre avec la chaleur, comme le musicien africain venu jouer en vêtements de cuir par 35 degrés, ou ce moine du Burkina Faso qui se couvre de plusieurs couches pour mieux supporter le soleil.

Entrer dans la réalité de l’autre

Le programme de méditation « Joie de vivre », de l’institut Tergar de Mingyur Rinpoché, entraîne à l’amour bienveillant et à la compassion. On commence par soi, puis un proche, une personne neutre, une personne difficile. Ensuite, on transpose dans la vie : dans le bus, au téléphone. Une participante a ainsi appelé une secrétaire médicale débordée en lui demandant d’abord comment elle allait. Elle a obtenu un rendez-vous en deux jours, sans l’avoir cherché : elle s’était seulement mise dans la réalité de l’autre.

D’autres exemples ont suivi : le « comment allez-vous ? » des caissiers canadiens, l’arrêt auprès d’une inconnue inquiète, et les récits de l’alchimiste Patrick Burensteinas sur la manière dont un mot juste détend une atmosphère. Le même mécanisme vaut envers soi : un emploi du temps qui ne laisse aucune place à l’imprévu enferme dans une réalité close : c’est une façon de se « malmener ». Un travail sur la non-violence (ahimsa) des Yoga Sutras a d’ailleurs mené une participante à ce constat : ses inimitiés n’étaient que des pensées. Hors de la pensée, il ne reste que le lien.

Vacuité et inter-être

Pour le bouddhisme, la réalité ultime est la vacuité. Ce n’est pas le vide, mais l’expérience conjointe de l’impermanence et de l’interdépendance : rien n’existe par soi-même. Thich Nhat Hanh l’a nommée « inter-être ». La feuille de papier contient l’arbre, la pluie, le soleil et l’homme qui l’a fabriquée. Conséquence pratique : la paix cultivée en soi a un effet sur les autres, un « effet papillon ». Mingyur Rinpoché va jusqu’à dire que si des milliards d’êtres méditaient, il n’y aurait plus de guerre. C’est une utopie, mais elle rejoint la légende du colibri chère à Pierre Rabhi : chacun fait sa part.

Accueillir ce qui est, et l’instant présent

Une retraite d’été dans une salle à 40 degrés a servi d’exercice : accueillir la chaleur au lieu de lutter. Ce n’est pas facile, et cela rejoint le contentement (santosha) des Yoga Sutras : ce qui est agréable est acceptable, et ce qui ne l’est pas aussi. Un participant reprend une idée du précédent cercle de parole : la pensée est utile pour vivre, mais la pensée de projection, vers l’avenir ou en comparaison avec le passé, tourne à vide et nourrit la peur. On verra ce qui se passe quand cela se passera.

L’intelligence artificielle

L’IA a été perçue comme une couche de plus d’artificiel entre nous et le réel. Certains savent jouer avec, d’autres s’y font happer. Deux remarques ont nuancé cette crainte. D’abord, l’IA n’est pas très différente de nos pensées : elle suit les mêmes cheminements. Ensuite, selon un ancien chercheur du CNRS cité pendant l’échange, il n’existe pas d’intelligence artificielle, seulement une compilation d’intelligence humaine. Le défi reste donc le même qu’avec nos pensées : ne pas confondre la carte et le territoire.

Questions ouvertes :

  • Y a-t-il un réel derrière nos projections, ou le réel n’est-il que la qualité de présence qui les voit ?
  • Où passe la frontière entre se protéger du flot d’informations et se couper du monde ?
  • Le travail sur soi suffit-il comme action, ou faut-il aussi s’engager dans des causes plus larges ?
  • Comment, en cours de yoga, faire goûter le réel à des élèves stressés sans leur offrir seulement une bulle d’évasion ?
  • L’Intelligence Artificielle nous éloigne-t-elle du réel plus que ne le font déjà nos propres pensées ?