Mâ Ananda Moyî, grande figure spirituelle du XXème siècle

Un témoignage de Christine Chaput
Christine Chaput

Lors de mon premier voyage en Inde, il y a plus de 20 ans, j’ai eu la chance de visiter un ashram majeur de Mâ Ananda Moyî, près de Haridwar, dans le village de Kankhal, au bord du Gange : un temple de marbre blanc entoure son samadhi1, lieu d’intense dévotion continue, même après son départ de cette Terre. Impossible de ne pas être touché par l’atmosphère de paix et de grâce. J’ai eu l’occasion d’y retourner plusieurs fois, avec quelques ashramites de diverses nationalités, et chaque fois, la même magie opère : ouverture du cœur, larmes,sensation de plénitude, grâce…

Fin 2025, j’ai visité un autre de ses ashrams à Uttarkashi, où avait davantage résidé celui à qui elle fut mariée à 13 ans et qui ne fut que son disciple, Bolanath. J’ai pu aller méditer dans la chambre de Mâ, de nombreuses fois : plus de 40 ans après son départ (1982), devant son portrait, l’atmosphère est très concrètement enveloppante et sacrée.

Mâ Ananda Moyî, grande figure spirituelle du XXème siècle

Nommée la Mère universelle, elle est née dans le Bangladesh actuel le 30 avril 1896, et a une place particulière parmi les saints et sages reconnus en Inde. Avant sa naissance plusieurs visions apparurent à sa mère et le corps de celle-ci était parfois lumineux. Née Nirmala Sundari Devi, dans une famille Brahmine très pieuse d’un petit village à majorité musulmane, elle disait qu’elle était ‘éveillée’ depuis sa naissance. Sa naissance elle-même fut spéciale, car sa mère ne ressentit pas de douleurs, Nirmala ne cria pas, regardant intensément un manguier, tous les sens éveillés. Par la suite, elle se rappelait tous les détails de sa prime enfance. Avant l’âge d’un an, un sage vint à passer dans la famille, disant de ce bébé : «Ce que vous voyez là, est la mère universelle». Cette enfant grandit paisible et joyeuse, amie et aimée de tous.

Depuis très jeune, elle manifestait des attitudes marquées d’immobilité totale, d’où il était difficile de la sortir. Très tôt, elle parla de ses visions divines. Elle paraissait très simple mais aussi étrange, quelquefois lors de kirtan2, ou lorsqu’elle entendait de la musique, elle s’immobilisait, devenait indifférente à son environnement, semblant ensuite revenir de très loin. Avec de la terre, elle pouvait aussi modeler des scènes de représentations divines, et rester en extase devant.

Lors d’un cyclone, le toit de la maison familiale s’envola ; elle ne manifesta aucune peur, mais admira les étoiles par le toit ouvert. Certains la considéraient comme simple d’esprit, car la joie l’habitait en toutes circonstances et elle ne manifestait aucun désir ou besoin, même pour la nourriture. Elle parlait avec son reflet dans l’eau, avec les arbres et dansait avec le vent. Ses nombreuses questions étaient orientées vers le divin :

« Comment est-il grand, où est le chemin pour aller au ciel, peut-on y aller, quels sont les bienfaits des kirtans ?»

Il est raconté qu’elle ne mentait jamais, et même dans les jeux ne trichait pas. Elle ne pouvait admettre de compromis avec la vérité. Elle avait une relation spéciale avec les serpents, sans aucune peur et les nourrissait. Certains dormaient sous son matelas.

Elle étudia très peu, n’alla à l’école que 2 années ; elle n’était pas intéressée, mais donnait toujours les bonnes réponses.

Elle ne pouvait pas supporter de remontrances ou des paroles dures, car sinon sa respiration s’arrêtait, tout le village faisait alors attention à comment s’adresser à elle. Son travail était toujours impeccable et il apparut très vite qu’elle savait tout, sans apprentissage ; elle disait que cela apparaissait automatiquement.

Après son mariage, peu avant 13 ans, elle resta selon la coutume, un an dans sa famille avant de rejoindre celle de son époux. Celle-ci constata avec étonnement la précision et la rapidité de ses gestes et la quantité de travail qu’elle pouvait faire sans jamais se plaindre.

Très vite son mari, Bolanath, qu’elle sert comme son père, considère sa femme comme son gourou, en regardant l’ascèse extraordinaire se dérouler en elle. L’aura de Nirmala empêche son mari d’avoir des désirs humains pour elle.

A 18 ans, elle s’installe avec lui dans une ville où il est affecté : elle est merveilleusement belle et certains se prosternent devant elle, voyant en elle la déesse Durga.

Puis c’est dans la ville suivante où elle suit son mari que prennent place définitivement les ascèses, ce qu’elle considéra comme le début du jeu. Pendant 5 ans elle jouera ces rôles, suivant même des voies d’autres religions. C’est là que pendant 6 mois elle explorera la voie du hatha yoga, son corps prenant spontanément les postures dont elle ignorait le nom. Elle dira «user le voile de l’ignorance par la sadhana». Or Nirmala n’avait jamais appris les écritures.

En 1922, elle se donna elle-même l’initiation ; elle n’a donc jamais eu de guru. Elle reçu alors un mantra, comprenant que mantra, guru et Ishta3 ne faisait qu’un en elle.

A partir de ce moment, ses fonctions physiologiques s’arrêtèrent, n’ayant plus besoin ni de dormir ni de manger, sans aucun dommage. De nombreux phénomènes apparurent alors, lors de ses samadhi, dont elle sortait submergée de joie. Elle se considère de toutes les religions : « Tout ce que vous voudrez », disait-elle.

Elle attire de plus en plus de gens sans même prononcer un mot. Excellent cuisinière, elle prépare toujours la quantité exacte de nourriture pour le nombre d’invités, quels qu’ils soient.

Un jour, elle se montre à un disciple irradiant tant de joie, qu’il lui donne son nom : la Saturée de joie, Ananda Moyî.

Elle traverse des périodes de silence, de jeûne intense, ne se nourrissant de longues périodes que de quelques grains de riz chaque jour, assurant que nous n’avons pas besoin de tant de nourriture puisque nous en rejetons une grande partie. Elle assure que l’ascèse permet de s’imbiber de tout ce qui lui est nécessaire dans son entourage. Ou bien elle se met à manger de très grandes quantités de nourriture, que seule la prononciation d’un mantra pût arrêter.

Puis elle ne pût plus se nourrir elle-même, une disciple devait le faire ; elle disait :

« Je considère toutes les mains comme les miennes, en réalité je mange toujours avec ma propre main ».

Lors d’une puja à Kali, elle en prendra les aspects, visage noir, yeux immenses, la langue pendante. Elle peut aussi se transfigurer en Durga ou en Krishna.

A la question : « Qui êtes-vous ? » Elle répondra en s’esclaffant :

«Je suis ce que j’étais et ce que je serai. Ce corps n’est que la manifestation de toutes vos aspirations. Alors jouez quelque temps avec cette poupée. »

Pour certains, elle était un être parvenu à la réalisation du Soi, et qui n’est au monde que pour aider les autres, un avatar.

A partir de 1926, les miracles se multiplient, guérisons, arrêt d’une inondation, les siddhi

Puis elle commencera alors ses voyages incessants dans toute l’Inde. Partout sa présence déclenche d’intenses activités spirituelles. Elle célébrera un mahayajna (feu rituel exceptionnel) pour le monde entier. Elle sera révélée comme étant la Mère divine.

Dans des grandes assemblées d’érudits, elle répond toujours sans hésitation et avec grande pertinence.

Elle innove aussi beaucoup, fait chanter des kirtan aux femmes, habituellement réservés aux hommes.

Mâ n’a aucune volonté propre et son seul mobile d’action est ce qu’elle appelle son Kheyâla4, qui rend tout possible, comme par exemple de monter sur le dos d’un éléphant sans aide. Ceci l’entraîne à ne rien prévoir, ne prendre en général aucun engagement, à vivre dans l’inattendu, malgré sa forte personnalité et la fascination qu’elle exerce partout.

Lorsqu’elle est vue parfois dans de longues périodes de samadhi, elle a explicité : « C’est un état au-delà de tous les plans de conscience, c’est un état d’immobilisation complète de toutes les pensées, émotions et activités, à la fois physiques et mentales, un état qui va au-delà de toutes les phases de la vie d’ici-bas. Ce que vous appelez savikalpa samâdhi n’est qu’un moyen de parvenir au but final ; dans l’ascèse ce n’est qu’une étape qui ne dure pas. »

A propos de ses rires célèbres, elle déclara : « Il éclate dans ce corps sans cause apparente… ; Il se présente parfois devant moi certains incidents passés ou futurs qui me font rire. »

La maladie peut aussi intervenir chez elle, ce qu’elle explique par des

« détournements de son harmonie normale, d’une obstruction mise à son évolution naturelle ». « Pendant la maladie, au milieu de vos va-et-vient anxieux, j’entendais une symphonie et j’éprouvais un sentiment de délice». «Cette maladie fait aussi partie du jeu». «Chaque artère, chaque veine, chaque nerf, leur fonctionnement et leur vibration sont vus très clairement,exactement comme si quelqu’un, dans une pièce sombre avec une lampe, éclairait l’un après l’autre tous les objets.» Elle peut aussi «prendre la maladie d’autrui non intentionnellement, la subir sur elle-même, l’autre personne concernée en étant instantanément guérie.»

Son corps peut aussi réagir aux contacts physiques humains, lorsqu’on lui touche les pieds ou la tête, mais ceci de manière très variable : corps brûlant, secousses électriques, souffle coupé.

Ses disciples s’étonnent qu’elle accepte que tant de monde viennent lui raconter leurs ennuis domestiques, ce à quoi elle répondit :

« Si vous pensez que cela m’est désagréable, c’est uniquement parce que vous faites une distinction entre votre corps et le leur. Vous ne ressentez pas comme un lourd fardeau votre tête, vos mains…, parce que vous les considérez comme parties intrinsèques de votre propre corps. De même, je ressens toutes ces personnes comme membres organiques de ce corps-ci.»

En été 1942, elle prépara un repas pour 400 personnes, mais il en arriva 600 : chacun fut rassasié et il resta du surplus qui fut donné alentour.

Lorsqu’elle est interrogée sur sa vision au-delà des yeux : « Mais il y a des yeux dans tout le corps, chaque chose a en soi toutes les autres ».

Mâ commande aussi aux forces de la nature, feu, pluie, pousse d’arbre mort qui verdit ; à son passage les arbres peuvent fleurirent hors saison.

L’harmonie de ses chants est perçue comme parfaite. Son goût de la perfection se manifeste dans le moindre détail, des cultes à la réception de chacun.

Pendant longtemps ses portes ont été ouvertes à tous, de toutes religions, ainsi qu’aux étrangers.

Son attitude envers les disciples et visiteurs varie d’un extrême à l’autre, où elle peut apparaître comme une petite fille, une mère sévère ou une sainte paisible. Mais en cas de désobéissance, elle peut être très dure, ce qui donne aux disciples « l’amour de la vérité ». Parmi les règles qu’elle a établi dans ses ashrams :

« la qualification d’être humain signifie aspirer à la réalisation de Dieu. La vocation de l’homme est de trouver Dieu ».

Elle conseille une pratique quotidienne de 15 minutes de prières et méditation, ainsi qu’une semaine de jeûne, de prières et méditation une fois par an.

Son enseignement

Comme elle répondait surtout aux questions individuelles, son enseignement a pu parfois paraître contradictoire, car il était aussi diversifié que peut l’être chacun. Comme elle était non identifiée à son corps et à aucun système de pensées, elle fixait immédiatement son centre de pensées dans l’esprit de ceux qui venaient lui demander de les guider.

Elle reconnaissait toutes les voies authentiques de développement spirituel.

Sa conception de Dieu, partagée par les grands sages du XXème siècle comme Ramakrishna, Shri Aurobindo ou Swami Ramdas entre autres, est très claire : Dieu est en même temps sans forme statique et avec forme, dynamique. Il est aussi intérieur à l’homme, chacune des voies du yoga conduisant à la réalisation d’un de ces aspects. Mais cela n’est pas le but final, qui est de réaliser Dieu comme Soi en l’homme, l’Univers de la multiplicité et l’Absolu non conditionné, et de voir que les trois ne font qu’Un, indivisible.

Et pour cela, tous les moyens traditionnels sont nécessaires, que ce soit en se retirant du monde ou en y vivant. Et le seul guide est Dieu lui-même, qui peut être, pour nous faciliter la tâche, un guru humain.

Merveilleux enseignement qui apporte l’apaisement de savoir que chaque vérité n’est qu’une facette de la Vérité unique, où l’opposition cède la place à la complémentarité.

Le remède souverain

Intention juste

Le remède souverain et universel est la contemplation de l’UN.

L’essentiel pour tout être humain est de penser seulement à LUI

et de LE servir à tout moment.

Elle quittera cette terre le 27 août 1982 à Dehra Dun, à 86 ans.

26 ashrams, écoles, hôpital et dispensaires ont été initiés et sont portés par sa communauté.

1samadhi : dans ce sens, monument funéraire d’un sage ou d’un saint

2kirtan : chant dévotionnel, animé par un chanteur et répété ligne à ligne par l’assemblée.

3Ishta : forme de prédilection de la divinité

4Kheyâla : acte intérieur de la Réalité suprême qui se manifeste extérieurement

Bibliographie :

→ L’enseignement de Ma Ananda Moyî, traduit par Josette Herbert, Albin Michel.

→ Aux sources de la joie, Ma Ananda Moyî, traduit par Jean Herbert, Albin Michel

Sites internet

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Les conseils de Mâ

Les livres et documents

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