La Roue de la Vie
La Roue de la Vie, ou roue de l’existence karmique (bhavacakra) offre une synthèse visuelle saisissante de la doctrine bouddhique.
Un coup de coeur de Didier Zawadski
Je partage avec vous cet article de Christophe Boisvieux, que j’apprécie particulièrement en tant que personne et photographe. J’ai fait bon nombre de voyages photo en Inde avec lui.
Photographe érudit en ce qui concerne l’histoire de l’Inde et du bouddhisme, il sillonne l’Asie sur les traces de la spiritualité depuis une trentaine d’années.
Vous retrouverez dans son article l’explication détaillée de la « roue de la vie » issue du bouddhisme, qui comporte évidemment de nombreuses similitudes avec le yoga.
La Roue de la Vie, Christophe Boisvieux
Omniprésente dans l’iconographie des monastères du bouddhisme tibétain, la Roue de la Vie, ou roue de l’existence karmique (bhavacakra) offre une synthèse visuelle saisissante de la doctrine bouddhique. Représentation indienne, puis tibétaine du samsara, le cycle des existences conditionnées, elle serait inspirée d’une vision de Maudgalyayana, l’un des deux principaux disciples du Bouddha, réputé pour ses dons visionnaires.
Tenue entre les mains de Yama, le dieu de la mort et le seigneur des enfers, elle tourne sans trêve, alimentée en son moyeu par les trois poisons fondamentaux : l’ignorance, le désir et la haine, représentés respectivement par un porc, un coq et un serpent qui se mordent la queue.
Entourant le moyeu, un second cercle est divisé verticalement en deux moitiés complémentaires, L’une, de couleur blanche, campe des hommes et des femmes cheminant vers le haut et flottant sur des nuages, guidés par des moines et des lamas. L’autre, de couleur noire, nous montre à l’inverse la chute de personnages dénudés, dépouillés de toute dignité, précipités dans les ténèbres par des démons infernaux. Une représentation des effets du karma sur le destin des êtres vivants, qui rappelle le Jugement dernier des églises médiévales.

Recevant la juste rétribution de leurs actes, ceux-ci sont répartis en six plans d’existence représentés dans le cercle le plus large, divisé en six segments. Le plus haut évoque les dieux, ou devas. Ils vivent dans de somptueux palais où ils jouissent des plus grands délices. Le segment de droite dépeint la condition humaine. Y figurent des nomades et des citadins, des villes et des campagnes, un homme occupé aux labours, des scènes intimes, des moines en train de débattre. Le segment de gauche montre le combat des asuras ou titans, qui vivent dans un état d’hostilité permanente. Ils luttent sans trêve pour la possession des fruits de l’arbre qui exauce les souhaits.
Les trois segments du bas illustrent les destinées les plus douloureuses avec, tout d’abord, dans le sens des aiguilles d’une montre, les pretas, ou esprits affamés. Affublés d’un ventre énorme et d’un cou minuscule, ils ne peuvent rien avaler : tout ce qu’ils touchent se transforme en flammes ! Viennent ensuite les victimes des enfers de feu et de glace, êtres tourmentés en proie aux plus terribles supplices. Enfin, apparaissent les animaux, qui mènent une vie étroitement bornée par leur ignorance ou se livrent à une guerre incessante.
La roue est par essence dynamique et les habitants de ces différents mondes n’y demeurent pas indéfiniment, quittant l’un pour rejoindre l’autre. Les dieux et les asuras n’échappent pas à la règle et leur vie, si longue soit elle, se termine aussi par la mort. L’ancien panthéon védique hindou est ici marginalisé tandis que sont exaltées la promesse et la possibilité de l’éveil, incarnées par la présence d’un Bouddha dans chaque monde, seule perspective de mettre fin au mouvement incessant de la roue.
Le dernier cercle ou jante de la roue, est divisé en douze figures qui représentent les douze liens de la coproduction conditionnée (pratityasamutpada), la chaîne des causes et des effets qui maintient les êtres dans le samsara. Toujours dans le sens des aiguilles d’une montre en partant du haut, ces différents liens interdépendants sont : l’ignorance (avidya), représentée par une vieille femme aveugle, les samskaras ou formations mentales, figurées par un potier au travail, la conscience (vijnana), toujours changeante, semblable ici à un singe grimpant dans un arbre, le nom et la forme (namarupa), symbolisés par deux hommes dans un bateau, les « six domaines » sensoriels (sadayatana), soient les cinq sens auxquels se rajoute le mental ou manas, associés à une maison avec des portes et des fenêtres, le contact (sparsa), qu’incarnent ici des époux avec leur enfant, la sensation (vedana), exprimée par un homme avec une flèche dans l’œil, la soif (trsna), manifestée par une femme offrant à boire à un homme assis, l’appropriation ou l’attachement (upadana), évoquée par une femme cueillant des fruits, le devenir (bhava), dépeint par une femme enceinte, la naissance (jati), avec l’image d’un accouchement et enfin, la vieillesse et la mort (jaramarana), conséquences inévitables de la naissance, signifiés par un homme portant un cadavre sur son dos.
Principe fondamental de la pensée bouddhique, la loi de la conditionnalité est exprimée ici de manière magistrale. La chaîne des douze liens peut aussi se lire à l’envers dans le sens de la libération ultime : pour ne pas vieillir et mourir, il ne faut pas naître, pour ne pas naître, il ne faut pas devenir, etc..
Invisible sur cette image, car situé à l’extérieur de la roue, se trouve enfin un Bouddha, pointant du doigt le noble sentier octuple qui conduit à l’éveil et à la cessation de la souffrance.
